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Une histoire libertaire de la piraterie

Jolly_Roger



Durant "l’Age d’Or" de la piraterie, entre le 17ème et le 18ème siècle, des équipages composés des premiers rebelles prolétariens, des exclus de la civilisation, pillèrent les voies maritimes entre l’Europe et l’Amérique. Ils opéraient depuis des enclaves terrestres, des ports libres, des "utopies pirates" situées sur des îles ou le long des côtes, hors de portée de toute civilisation. Depuis ces mini-anarchies - des "Zones d’Autonomie Temporaire" - ils lançaient des raids si fructueux qu’ils déclenchèrent une crise impériale, en s’attaquant aux échanges Britanniques avec les colonies, et en écrasant le système d’exploitation globale, d’esclavage et de colonialisme qui se développait. [...]

La piraterie était une stratégie dans un des premiers cycles de la lutte des classes dans l’Atlantique. Les marins recouraient aussi à la mutinerie et à la désertion et à d’autres tactiques pour survivre et résister à leur sort. Les pirates étaient probablement la section la plus internationale et militante du proto-prolétariat constituée par les marins du 17ème et du 18ème siècle. Il y avait par exemple, de sérieux fauteurs de troubles comme Edward Buckmaster, un marin qui rejoignit l’équipage de Kidd en 1696, qui fut arrêté et emprisonné plusieurs fois pour agitation et sédition, ou Robert Culliford, qui mena plusieurs mutineries, capturant le navire sur lequel il servait, le transformant en bateau pirate. [...]

Ayant échappé à la discipline tyrannique à bord des navires marchands, la chose la plus frappante dans les équipages pirates était leur nature anti-autoritaire. Chaque équipage fonctionnait sous les termes d’articles écrits, adoptés par l’intégralité de l’équipage et signé par chacun de ses membres. Les articles de l’équipage de Bartholomew Roberts commencent ainsi : "Tout homme a une voix dans les Affaires en Cours ; a un Titre égal aux Provisions fraîches, ou aux liqueurs fortes, saisies à tout moment, et peut les utiliser suivant son bon Plaisir, à moins qu’une Disette ne rende nécessaire pour le Bien de Tous, le vote d’un Retranchement."

Les équipages de pirates Euro-Américains formaient réellement une communauté basée sur des coutumes partagées sur tous les navires. Les concepts de Liberté, d’Egalité, et de Fraternité se sont développés en mer près de cent ans avant la Révolution Française. Les autorités étaient souvent choquées par leurs tendances libertaires ; le Gouverneur Hollandais de l’Ille Maurice fit la rencontre d’un équipage qu’il décrivit ainsi :"Tous les hommes ont parlé autant que le capitaine et chacun d’entre eux porte sa propre arme sur lui." Ceci était extrêmement menaçant pour l’ordre de la société Européenne, où les armes à feu étaient réservées aux classes supérieures, et apportait un important contraste avec les navires marchands où tout ce qui pouvait servir d’armes était rangé et scellé, et pour la marine de guerre dont le but principal des marins naviguant sur les vaisseaux était de maintenir les marins à leur place

Les vaisseaux pirates opéraient à partir du principe "Pas de Prise, Pas de Paie", mais lorsqu’un vaisseau était capturé, le butin était réparti grâce à un système de partage. Ce genre de système de partage était répandu dans la navigation médiévale, mais s’éteignit progressivement lorsque la navigation devint une entreprise commerciale et les marins, des salariés. Il existait chez les corsaires et les chasseurs de baleines, mais les pirates le développèrent sous sa forme la plus égalitaire - il n’ y avait pas de partages pour les propriétaires, ni les investisseurs, ni les marchands, il n’y avait pas de hiérarchie élaborée, de différenciation de salaire - chacun recevait une part équitable du butin et le capitaine généralement 1 ou 1/2 part.

La dure vie en mer transformait l’entraide en simple tactique de survie. La solidarité naturelle des mathurins se perpétua dans l’organisation pirate. Les pirates en arrivaient souvent à un "concubinage" entre eux, et si l’un mourrait, l’autre récupérait ses biens. Les articles des pirates incluaient aussi généralement une forme d’aide mutuel où les marins blessés incapables de participer au combat recevaient leur part comme pension. Les pirates prenaient très au sérieux ce genre de solidarité - au moins un équipage pirate offrait une compensation à ses blessés uniquement lorsqu’il s’apercevait qu’ils ne leurs manquaient rien. D’après les articles de l’équipage de Batholomew Roberts : "Si... un homme devait perdre une jambe, ou devenir infirme durant son service, il recevrait 800 dollars, provenant des fonds publics, et pour les blessés légers, une aide proportionnelle." Et ceux de l’équipage de George Lowther : "Celui qui aura le malheur de perdre une jambe, dans le temps de son engagement, recevra la somme de cent cinquante pounds Sterling, et restera avec la compagnie aussi longtemps qu’il lui conviendra ."

Les capitaines pirates étaient élus et pouvaient être destitués à tout moment pour abus d’autorité. Le capitaine ne jouissait pas de privilèges spéciaux : Lui "ou tout autre Officier n’a pas droit à plus (de nourriture) que les autres hommes, et même, le Capitaine ne peut garder sa Cabine pour lui seul." Les capitaines étaient destitués pour lâcheté, cruauté et, ce qui est révélateur, pour avoir refusé "de capturer et de piller des Vaisseaux Anglais" - les pirates avaient tourné le dos à l’Etat et à ses lois, et aucun sentiment de patriotisme n’aurait pu être toléré. Le capitaine avait juste le droit de commander durant la bataille, sinon toutes les décisions étaient prises par l’équipage tout entier. Cette démocratie radicale n’était pas forcément très efficace : souvent les bateaux pirates erraient sans but jusqu’à ce que l’équipage se décide.

A l’origine, les boucaniers s’attribuèrent le nom de "frères de la côte" - un terme approprié puisque les pirates échangeaient les navires, se retrouvaient à des points de rendez-vous, se regroupaient entre équipages pour des attaques combinées et se retrouvaient entre vieux potes. Même s’il semble surprenant que par-delà l’étendue des mers, les pirates gardaient le contact et se rencontraient, retournaient continuellement vers les divers "ports libres" où ils étaient accueillis par les trafiquants du marché noir qui achetaient leurs marchandises. Les équipages pirates se reconnaissaient entre eux, ne s’attaquaient pas entre eux, et travaillaient souvent ensemble pour renflouer leur flotte. [...]

En 1715, le Conseil de la Colonie de Virginie s’inquiéta des liens entre le "ravage des pirates" et "une insurrection de nègres". Il avait bien raison de s’inquiéter. En 1716, les esclaves d’Antigua se montrèrent "très impudents et insultants" et il fut signalé que bon nombre "rejoignirent ces pirates qui ne semblent pas faire grand cas des différences raciales." [...]

A l’origine, les boucaniers occupaient des terres sur l’île d’Hispaniola qui appartenait à l’Espagne (désormais Haïti et la République Dominicaine) - et se tournèrent vers la piraterie lorsque les Espagnols tentèrent de les en évincer. Sur Hispaniola, ils vivaient de la même façon que les indigènes qui les précédèrent. Ce mode de "vie maroon" était clairement identifié à la piraterie. Ils choisirent consciemment un mode de vie non-cumulatif dans des villages communautaires indépendants à la périphérie du monde.[...]

Les femmes et la piraterie

La vie de liberté sous le drapeau noir, le Jolly Roger, s’étendait à un autre groupe surprenant de voleurs des mers : les femmes pirates. Il n’était pas si rare de voir naviguer des femmes aux 17ème et 18ème siècles. Il existait une tradition bien établie de femmes s’étant travesties pour trouver fortune, ou bien suivre leurs maris ou leurs amants en mer. Bien sûr, les seules femmes que nous connaissons sont celles qui furent prises et exposées. (Celles au sujet desquelles nous en savons le plus sont Anne Bonny et Mary Read).[..]Tout comme les pirates en général se définissaient comme étant en opposition avec les relations sociales du capitalisme émergeant aux 17ème et 18ème siècles, certaines femmes trouvèrent dans la piraterie une façon de se rebeller contre l’émergence des rôles et des genres.

Misson et Libertalia

La plus célèbre utopie pirate fut celle du Capitaine Misson et de son équipage, qui établirent leur communauté intentionnelle, leur utopie sans loi, Libertalia, au nord de Madagascar au dix-huitième siècle.

Misson était français, il naquit en Provence, et c’est lorsqu’il se retrouva à Rome après avoir quitté le vaisseau de guerre français La Victoire, qu’il perdit sa foi, dégoûté par la décadence de la Cour Papale. A Rome, il rencontra Caraccioli - un "Prêtre défroqué" qui au cours de ces longs voyages sans grande occupation si ce n’est la discussion, converti progressivement Misson et une grande partie de l’équipage à une sorte de communisme athée :
"(...) il s’attaqua à la question politique, et montra à ses auditeurs que tout homme né libre avait droit au minimum indispensable pour vivre, autant qu’à l’air qui lui permettait de respirer. (...) L’immense différence qui existait entre l’homme qui se vautrait dans le luxe et celui qui se voyait plongé dans la misère la plus noire résultait seulement de l’avarice et de l’ambition pour une part, d’une sujétion misérable pour l’autre."

S’embarquant pour une carrière dans la piraterie, l’équipage de La Victoire, fort de 200 hommes, désigna Misson comme capitaine. Les hommes collectivisèrent le butin du vaisseau, décidant que "tout deviendrait commun". Les décisions seraient soumises au "vote de toute la compagnie". Ils se mirent alors en route suivant cette nouvelle "vie de liberté". Le long des côtes Africaines, ils capturèrent un vaisseau négrier Hollandais. Les esclaves furent libérés et emmenés à bord de La Victoire, Misson déclarant que "le commerce de gens de notre espèce, ne saurait jamais trouver grâce aux yeux de la justice divine : qu’aucun homme n’a le pouvoir de liberté sur un autre" et qu’"il n’a pas libéré son cou des entraves de l’esclavage, et affirmé sa propre liberté pour asservir les autres". A chaque combat, l’équipage se renforçait de nouvelles recrues françaises, anglaises et hollandaises, ainsi que d’esclaves africains libérés.

Alors qu’il naviguait au large des côtes de Madagascar, Misson découvrit une crique parfaite située dans un territoire au sol fertile, à l’eau claire et dont les habitants étaient amicaux. C’est là que les pirates établirent Libertalia, renonçant à leurs titres d’Anglais, de Français, de Hollandais ou d’Africains pour se devenir des Liberi. Ils créèrent leur propre langue, un mélange polyglotte de dialectes Africains combinés au Français, à l’Anglais, au Hollandais, au Portugais et à la langue des indigènes de Madagascar. Peu après avoir commencé à travailler à l’implantation de la colonie, La Victoire croisa le pirate Thomas Tew, qui décida de les accompagner jusque Libertalia. Ce genre de colonie n’était pas une idée nouvelle pour Tew ; il avait perdu son second et 23 membres d’équipage lorsqu’ils tentèrent de s’établir un peu plus loin sur la côte Malgache. Les Liberi - "les Ennemis de l’Esclavage", décidèrent d’augmenter leur nombre en capturant un autre navire négrier. Le long des côtes de l’Angola, Tew et son équipage capturèrent un négrier Anglais avec 240 hommes, femmes et enfants dans ses cales. Les membres d’équipage Africains retrouvèrent parmi les esclaves des amis et des parents, qu’ils délivrèrent de leurs entraves, les traitant avec l’honneur dû à leur nouvelle vie de liberté.

Les pirates s’établirent là pour devenir fermiers, gérant la terre en commun - "aucune haie ne délimitant la propriété d’un homme en particulier". Les butins et l’argent pris en mer sont "mis dans la trésorerie commune, l’argent étant inutile là où tout est commun." [...]

Le Drapeau Noir

"Pourquoi notre drapeau est-il noir ? Le noir c’est l’ombre de la négation. Le drapeau noir est la négation de tous les drapeaux. C’est la négation de toute nationalité qui dresse la race humaine contre elle-même et nie l’unité de l’humanité. Le noir exprime la colère et l’outrage pour tous les crimes perpétrés contre la race humaine au nom de l’allégeance à un Etat ou à un autre".

Nous savons tous que les pirates arboraient le "Jolly Roger" - le drapeau à tête de mort. Le nom "Jolly Roger" doit probablement être une anglicisation du français Joli Rouge - le drapeau rouge, le drapeau "de sang" qu’utilisaient auparavant les pirates. Le drapeau rouge est largement reconnu comme le symbole international de la révolution prolétarienne et de la révolte, et le drapeau noir, historiquement, est celui du mouvement anarchiste (ces deux couleurs combinées sont celles des drapeaux anarcho-communistes de la révolution espagnole de 1936). [..]

Au sujet d’un certain William Davidson, on apprend que "lors d’une manifestation, il protégea le drapeau noir orné d’une tête de mort et d’os croisés, sur lequel était écrit "Mourons comme des hommes, ne nous laissons pas acheter comme des esclaves". Davidson était un noir, né en 1786 et exécuté en 1820. Il naquit à Kingston en Jamaïque - autrefois qualifiée de "plus vile cité de la terre" et capitale pirate notoire. Il passa trois années en mer, fut syndicaliste, lut Tom Paine et, pour beaucoup, il était en relation avec Toussaint Louverture et la révolution haïtienne.[...]

Fin de l'ère des Flibustiers

Les pirates ont prospéré grâce à un vide dans le pouvoir, pendant une période de bouleversement et de guerre qui leur conféra la liberté de vivre véritablement en dehors des lois. Avec le retour de la paix arriva une extension du contrôle et l’achèvement des possibilités de l’autonomie pirate. Ceci n’est guère surprenant lorsque l’on considère que les périodes de guerre et de trouble ont souvent favorisé l’éclosion d’expériences révolutionnaires, d’enclaves, de communes et d’anarchies. Des pirates des 17ème et 18ème siècles, jusqu’à la République de Fiume d’inspiration pirate et concrétisée par D’Annunzio durant la première guerre mondiale, en passant par la Commune de Paris qui fit suite à la guerre franco-prussienne, les communes des Diggers pendant la Guerre Civile Anglaise et les paysans makhnovistes en Ukraine pendant la Révolution russe, on constate que c’est souvent lors d’étapes transitoires que les expériences de la liberté peuvent trouver l’espace pour s’épanouir.

(source: http://infokiosques.net/imprimersans2.php?id_article=294 )


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